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Quand la spiritualité des peuples noirs devient « sorcellerie » : qui décide de ce qui est sacré ?

Photo du rédacteur: lakayozoua
lakayozoua
2 oct.
5 min de lecture


Il y a une question que je me pose depuis quelque temps.

Pourquoi certaines pratiques sont-elles considérées comme sacrées, tandis que d'autres sont immédiatement qualifiées de sorcellerie, de superstition ou de pratiques diaboliques ?

Une personne prie Dieu : c'est la foi.

Une personne demande l'intercession d'un saint : c'est la religion.

On bénit de l'eau, on brûle de l'encens, on allume des cierges, on impose les mains, on prie pour obtenir une guérison ou une protection : ce sont des pratiques religieuses.

Mais lorsqu'un autre peuple s'adresse à ses ancêtres, utilise des plantes, fait des offrandes, consulte l'invisible ou accomplit des rituels hérités de ses traditions, le vocabulaire change soudainement.

On parle de magie.

De superstition.

De sorcellerie.

Parfois même du diable.

Alors une question mérite d'être posée :

Qui a décidé quel invisible était sacré et quel invisible était mauvais ?

L'invisible n'est pas le problème

Les religions elles-mêmes reposent largement sur l'existence de réalités que nous ne pouvons pas voir.

Dieu est invisible.

Les anges sont invisibles.

Les démons sont invisibles.

L'âme est invisible.

Le paradis est invisible.

Et pourtant, croire à leur existence peut être parfaitement accepté dans une société profondément marquée par le christianisme.

Le problème n'a donc jamais été simplement de croire en quelque chose d'invisible.

Ce qui change, c'est à quel invisible nous croyons et quelle tradition lui donne un nom.

Lorsqu'une religion devient dominante, elle possède également le pouvoir de définir ce qu'elle considère comme sacré, autorisé ou interdit.

Son invisible devient légitime.

Celui des autres peut devenir suspect.

Quand les croyances d'un peuple deviennent celles du « sauvage »

Cette question prend une dimension particulière lorsqu'on regarde l'histoire des peuples africains et de leurs descendants.

Pendant la colonisation et l'esclavage, il ne suffisait pas de dominer des corps.

Il fallait également imposer une certaine vision du monde.

Les religions africaines ont ainsi souvent été décrites à travers le regard des missionnaires et des colonisateurs : paganisme, idolâtrie, superstition, pratiques primitives ou démoniaques.

Les esprits devenaient des démons.

Les rituels devenaient de la sorcellerie.

Les objets sacrés devenaient des fétiches.

Les personnes qui détenaient certains savoirs devenaient des sorciers.

Mais derrière ces mots existaient des peuples avec leurs propres conceptions de la vie, de la mort, des ancêtres, de la nature, de la maladie, de la guérison et du monde invisible.

Les qualifier de primitifs permettait aussi de placer une civilisation au-dessus d'une autre.

Pourquoi le vaudou a-t-il été autant diabolisé ?

Le vaudou est probablement l'un des exemples les plus connus.

Dans l'imaginaire populaire occidental, le mot évoque encore facilement les malédictions, les poupées percées d'aiguilles, les zombies ou une mystérieuse « magie noire ».

Pourtant, cette représentation ne suffit absolument pas à décrire une tradition religieuse complexe.

Les missionnaires chrétiens ont interprété de nombreuses pratiques issues des religions africaines à travers leur propre conception du bien et du mal.

Mais il existait également un enjeu de pouvoir.

Les pratiques religieuses des populations noires pouvaient entretenir la solidarité, l'identité, la transmission et la capacité de résistance.

Et lorsqu'un peuple dominé conserve quelque chose qui lui permet de se souvenir de qui il est, de se rassembler et de trouver de la force, cela peut devenir inquiétant pour celui qui cherche à le contrôler.

Détruire une culture ne consiste donc pas forcément à faire disparaître chacune de ses pratiques.

Il est parfois beaucoup plus efficace de convaincre les descendants de ce peuple que ces pratiques sont honteuses, arriérées ou dangereuses.

La diabolisation peut survivre à ceux qui l'ont créée

C'est probablement l'une des conséquences les plus profondes de cette histoire.

Un préjugé peut finir par survivre pendant des générations.

À force d'entendre qu'une pratique est mauvaise, certaines personnes finissent par la rejeter sans même savoir pourquoi.

Et parfois, ce sont les descendants des peuples concernés qui en ont eux-mêmes peur.

Ils peuvent connaître les traditions chrétiennes qui leur ont été transmises, mais presque rien des spiritualités de leurs propres ancêtres.

Certains mots suffisent alors à déclencher la peur :

Vaudou. Ancêtres. Esprits. Rituel. Quimbois.

Sans chercher à savoir ce que ces mots recouvrent réellement.

Cela ne signifie évidemment pas qu'il faudrait considérer toutes les pratiques spirituelles comme bonnes ou inoffensives simplement parce qu'elles sont anciennes ou africaines.

Il s'agit plutôt de se demander :

D'où vient mon jugement ?

Est-ce réellement le mien ?

Ou ai-je hérité d'une manière de regarder ces pratiques sans connaître leur histoire ?

Deux pratiques semblables, deux mots différents

C'est là que les choses deviennent particulièrement intéressantes.

Une personne peut porter une médaille religieuse pour être protégée.

Une autre peut porter un objet consacré dans une tradition différente pour être protégée.

Pourquoi l'un serait-il un objet de foi et l'autre un « gris-gris » ?

On peut brûler de l'encens dans une église.

On peut également brûler des plantes ou des résines dans une pratique traditionnelle.

Pourquoi l'un est-il sacré et l'autre superstitieux ?

On peut demander à un saint d'intercéder pour soi.

Dans d'autres traditions, on peut demander assistance à un ancêtre ou à une entité spirituelle.

Pourquoi l'un appartient-il spontanément au domaine religieux tandis que l'autre devient inquiétant ?

Je ne pose pas ces questions pour affirmer que toutes ces pratiques sont identiques.

Elles ne le sont pas.

Je les pose parce que les mots que nous utilisons révèlent aussi les hiérarchies que nous avons héritées.

Retrouver ne veut pas dire idéaliser

S'intéresser aux traditions spirituelles africaines ou antillaises ne signifie pas devoir tout accepter.

Retrouver son héritage ne signifie pas remplacer un dogme par un autre.

Nous pouvons étudier.

Questionner.

Comparer.

Comprendre.

Choisir ce qui nous parle et laisser ce qui ne nous correspond pas.

Mais pour choisir librement, encore faut-il pouvoir regarder cet héritage autrement qu'à travers les yeux de ceux qui l'ont autrefois condamné.

C'est peut-être là que commence une véritable réappropriation.

Non pas en affirmant aveuglément que « tout ce qui vient de nos ancêtres est bon », mais en refusant également l'idée inverse selon laquelle « tout ce qui ne correspond pas à la religion dominante est mauvais ».

Alors, qui décide de ce qui est sacré ?

Peut-être que la vraie question n'est finalement pas :

« Est-ce de la sorcellerie ? »

Mais :

Qui a utilisé ce mot ?

À quelle époque ?

Pour désigner les pratiques de qui ?

Et dans quel rapport de pouvoir ?

Car lorsqu'un peuple perd le droit de nommer lui-même son rapport au sacré, d'autres finissent par le nommer à sa place.

Religion pour les uns.

Superstition pour les autres.

Miracle ici.

Magie là-bas.

Sacré ici.

Sorcellerie ailleurs.

Alors avant d'avoir peur d'une tradition simplement parce qu'on nous a appris à en avoir peur, nous pouvons peut-être commencer par faire quelque chose de beaucoup plus simple :

apprendre son histoire.

Chercher.

Questionner.

Comprendre.

Non pas pour remplacer une croyance par une autre.

Non pas pour décider que tout ce qui vient de nos ancêtres doit nécessairement être conservé.

Mais pour retrouver suffisamment de connaissances pour pouvoir choisir consciemment.

Parce que comprendre d'où vient notre peur, c'est déjà commencer à reprendre le droit de décider par nous-mêmes de ce que nous voulons croire, pratiquer, transmettre… ou laisser derrière nous.

Et c'est aussi l'une des raisons pour lesquelles ces sujets auront leur place à Lakay Ozoua.

Pas pour vous dire ce que vous devez croire.

Mais pour chercher, comprendre et transmettre ce qui peut encore l'être.

Pour remettre de la connaissance là où il ne reste parfois que de la peur, des préjugés ou des fragments d'histoire.

Et permettre à chacun de faire ensuite ses propres choix.

Connaître. Comprendre. Puis choisir.

— OZOUA

 
 
 

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