Tjenbwa : retrouver notre histoire avant de la juger
En Martinique, il suffit parfois de prononcer un mot pour que tout un imaginaire apparaisse.
Tjenbwa. Quimbois.
Certains pensent immédiatement à la sorcellerie. Aux sorts. Aux malédictions. À quelqu'un que l'on va voir discrètement lorsqu'une situation devient inexplicable.
D'autres pensent aux plantes, aux bains, aux protections, aux prières ou aux anciens qui « savaient des choses ».
Et même lorsqu'on affirme ne pas croire au tjenbwa, on sait généralement ce que le mot évoque.
Pourtant, lorsqu'on pose une question toute simple :
« Mais au fond, qu'est-ce que le tjenbwa ? »
la réponse devient beaucoup plus difficile.
Nous avons hérité du mot. Des histoires. Parfois de certains gestes, de certaines croyances ou de certaines pratiques.
Mais nous n'avons pas toujours hérité des explications qui les accompagnaient.
Alors avant de décider si le tjenbwa doit nous faire peur, peut-être faut-il commencer autrement :
par chercher son histoire.
Un mot dont l'origine raconte déjà notre complexité
Même l'origine du mot tjenbwa — ou quimbois — n'est pas aussi simple qu'on pourrait le penser.
Une explication très connue le rapproche de l'expression française « tiens, bois », qui aurait été prononcée en donnant une préparation à boire, notamment à base de plantes ou de racines.
Mais ce n'est pas la seule hypothèse.
D'autres pistes ont été proposées du côté des peuples autochtones de la Caraïbe, notamment des Kalinagos, tandis que d'autres rapprochements ont été recherchés dans des langues africaines.
L'origine exacte reste discutée.
Et cette incertitude est peut-être déjà révélatrice.
Car la Martinique elle-même s'est construite à la rencontre de plusieurs peuples, plusieurs langues, plusieurs croyances et plusieurs manières de comprendre le monde.
Chercher une origine unique au tjenbwa pourrait donc nous faire manquer une partie essentielle de son histoire.
Un héritage africain… devenu martiniquais
Les femmes et les hommes africains déportés en Martinique ne sont pas arrivés sans mémoire.
Ils portaient avec eux des connaissances, des croyances, des conceptions de la maladie et de la guérison, des rapports aux ancêtres, aux esprits, à la nature et à l'invisible.
Une partie de ces héritages a traversé l'Atlantique.
Mais elle n'est pas arrivée dans un espace vide.
Il y avait un territoire et les héritages des peuples caribéens. Il y avait les Européens et leurs croyances populaires. Il y avait le christianisme imposé dans la société coloniale. Puis d'autres populations et d'autres influences sont venues participer à la construction de la société martiniquaise.
Pendant des générations, ces différents éléments se sont rencontrés.
Certains ont été conservés. D'autres transformés. Certains ont été empruntés. D'autres adaptés aux réalités du territoire.
Et de ces rencontres est née une culture qui n'est la copie parfaite d'aucune de celles qui l'ont précédée.
Le tjenbwa porte donc des héritages africains, mais son histoire est aussi profondément antillaise et martiniquaise.
Chercher nos racines ne signifie pas forcément trouver quelque part en Afrique un tjenbwa identique à celui connu en Martinique.
La créolisation a aussi créé quelque chose de nouveau.
Et cette création fait elle-même partie de notre héritage.
Qui était le tjenbwazè ?
L'image la plus répandue est probablement celle du sorcier.
Celui qui « travaille » les gens. Celui qui pourrait provoquer maladie, malchance, séparation ou malheur. Celui qu'il faudrait craindre.
Mais la figure du tjenbwazè est plus ambiguë.
Dans la société martiniquaise existaient différentes personnes auxquelles étaient attribués des savoirs particuliers : connaisseurs de plantes, guérisseurs, séanciers, dormeuses, gadè-zafè, tjenbwazè…
Ces catégories n'étaient pas nécessairement interchangeables, même si une même personne pouvait parfois cumuler plusieurs fonctions.
Le tjenbwazè pouvait être craint pour ce qu'on lui attribuait la capacité de provoquer…
tout en étant consulté pour défaire ce que l'on pensait avoir été fait.
C'est l'un des grands paradoxes de cette figure.
Craint.
Consulté.
Respecté par certains.
Condamné par d'autres.
On pouvait chercher auprès de lui une protection, une explication à une succession de malheurs, une intervention face à une situation considérée comme surnaturelle ou un moyen de contrer une action attribuée à quelqu'un d'autre.
Le réduire au simple mot « sorcier » efface donc une partie de cette complexité.
Mais faire l'inverse serait également une erreur.
Transformer aujourd'hui le tjenbwazè en simple guérisseur traditionnel bienveillant reviendrait aussi à réécrire l'histoire.
Les représentations du tjenbwa comportent également la possibilité de nuire.
Comprendre n'oblige pas à embellir.
Le tjenbwa était-il seulement de la sorcellerie ?
C'est probablement l'une des questions les plus importantes.
Parce que derrière le mot tjenbwa se rencontrent différentes pratiques et représentations.
Des charmes et des contre-charmes. Des protections. Des pratiques de dégagement. Des plantes. Des bains. Des paroles ou des prières. Des objets auxquels est attribuée une fonction particulière. Des pratiques liées à l'invisible.
Mais également des actions considérées comme offensives ou destinées à nuire.
Le problème apparaît lorsque nous plaçons tout cet ensemble sous un seul mot :
sorcellerie.
Cela ne signifie pas que toutes ces pratiques sont bonnes.
Cela signifie qu'elles ne sont pas toutes identiques.
Il faut également éviter un autre raccourci : toute utilisation traditionnelle d'une plante en Martinique n'est pas du tjenbwa.
La connaissance populaire des plantes dépasse largement le domaine magico-religieux. On peut connaître une plante pour ses usages traditionnels sans être tjenbwazè.
Une même plante peut aussi être utilisée différemment selon le contexte : comme remède populaire, dans un bain ou dans une pratique à laquelle est attribuée une dimension spirituelle.
C'est donc souvent le contexte, l'intention et la représentation de la pratique qui deviennent importants.
Les bains : entre purification, protection et transmission
Parmi les pratiques qui ont traversé les générations se trouve notamment le bain démarré.
En Martinique, cette pratique est encore connue.
Elle peut être associée au fait de se débarrasser d'une malchance, d'une influence considérée comme négative, de se purifier ou de repartir sur de nouvelles bases.
Plantes, eau, rivière ou mer peuvent alors prendre une place particulière selon les pratiques.
Mais là encore, il n'existe pas nécessairement une recette unique qui représenterait « le » bain démarré martiniquais.
Les compositions et les usages peuvent varier.
Cette diversité nous rappelle quelque chose d'important :
une tradition populaire n'est pas toujours un système écrit, figé et parfaitement uniforme.
Elle peut vivre dans les familles, dans les territoires et dans les transmissions.
Pourquoi trouve-t-on des prières catholiques dans le tjenbwa ?
Voici un autre paradoxe apparent.
Comment peut-on parler de tjenbwa et retrouver en même temps Dieu, les saints, la croix ou certaines prières catholiques ?
Parce que l'histoire spirituelle de la Martinique ne s'est pas construite dans des compartiments parfaitement séparés.
Le christianisme a été imposé dans le contexte colonial et est devenu profondément présent dans la société martiniquaise.
Mais les autres représentations du monde n'ont pas simplement disparu.
Les univers ont coexisté.
Ils se sont parfois affrontés.
Mais ils ont aussi interagi et se sont transformés.
Ainsi, une personne pouvait fréquenter l'église et parallèlement consulter quelqu'un lorsqu'elle pensait être confrontée à un problème relevant d'un autre registre.
Des éléments catholiques ont également pu être intégrés à certaines pratiques.
Une prière peut donc appartenir à la tradition catholique tout en étant utilisée dans un contexte qui lui attribue une fonction particulière.
Cela peut nous sembler contradictoire aujourd'hui.
Pourtant, pour ceux qui vivaient cette coexistence, la frontière n'était peut-être pas toujours aussi nette.
Une transmission devenue plus discrète
Nous entendons parfois que les connaissances anciennes ont été perdues.
Une partie l'a certainement été.
Mais parler d'une disparition complète serait excessif.
Certaines pratiques et croyances ont continué à circuler. Simplement, elles ont souvent circulé dans la discrétion.
Par la parole.
Dans certaines familles.
Auprès de certaines personnes.
De génération en génération.
Et parfois dans le silence.
Car le tjenbwa a longtemps été associé à des mots particulièrement lourds :
sorcellerie, superstition, diablerie, ignorance, danger.
Lorsqu'une pratique est stigmatisée, la transmission peut devenir plus discrète.
Certains savent mais ne racontent pas. D'autres transmettent seulement à certaines personnes. D'autres encore ne veulent plus être associés à ce qui leur a été présenté comme honteux.
Et lorsqu'une transmission repose beaucoup sur l'oralité, ce qui cesse d'être raconté peut finir par se fragmenter.
Il reste alors parfois des morceaux.
Une plante dont on connaît encore l'usage.
Un bain préparé comme le faisait Manmanman.
Une prière.
Un geste.
Une interdiction dont personne ne connaît plus vraiment la raison.
Une histoire racontée à demi-mot.
Une phrase :
« Sé konsa nou toujou fè'y. »
Et quelquefois une peur dont nous avons conservé le souvenir…
sans avoir conservé le savoir qui permettrait de l'expliquer.
Et aujourd'hui… que reste-t-il du tjenbwa en Martinique ?
Le tjenbwa n'appartient pas seulement au passé.
Mais il n'est pas non plus resté exactement comme autrefois.
Il a traversé les générations et, comme toute tradition vivante, il s'est transformé.
Certaines pratiques ont continué. Certaines connaissances se sont fragmentées. Certains mots sont toujours employés alors que leur sens a pu évoluer.
Et surtout, les représentations associées au tjenbwa n'ont pas complètement disparu.
En Martinique, on parle encore de personnes « travaillées », de mal voyé, de déveine, de protections ou de bains. On raconte encore certaines histoires avec prudence. Certaines personnes continuent de consulter lorsqu'une situation leur semble inexplicable.
Et il existe cette attitude que beaucoup reconnaîtront :
« Mwen pa ka kwè adan sa… mé mwen pa ka jwé épi sa non pli. »
Ne pas vraiment vouloir y croire…
mais ne pas vouloir jouer avec non plus.
Cette contradiction dit beaucoup de la place particulière que le tjenbwa peut encore occuper dans notre imaginaire collectif.
Il peut être rejeté publiquement tout en continuant d'exister dans les récits, les croyances et certaines pratiques.
Mais quelque chose d'autre se produit également aujourd'hui :
nous recommençons à poser des questions.
Que faisaient réellement nos anciens ?
D'où venaient leurs pratiques ?
Qu'est-ce qui appartient à l'histoire ?
Qu'est-ce qui appartient à la croyance ?
Qu'est-ce qui s'est transformé ?
Qu'est-ce qui continue ?
Et qu'avons-nous perdu ?
Cette recherche est importante.
Mais elle comporte aussi un risque.
Retrouver ne signifie pas inventer
Lorsque nous découvrons qu'une partie de notre histoire nous a échappé, la tentation peut être grande de remplir les trous.
Avec des pratiques trouvées ailleurs.
Avec des traditions africaines qui ressemblent aux nôtres.
Avec le Vodou.
Avec des spiritualités contemporaines.
Avec ce que nous trouvons sur Internet.
Puis de présenter l'ensemble comme :
« ce que faisaient nos ancêtres martiniquais ».
Alors que nous n'en savons parfois rien.
Ce serait fabriquer l'histoire que nous aimerions retrouver.
Et ce n'est pas ce que je cherche.
Je veux pouvoir distinguer :
ce qui est documenté,
ce qui est transmis,
ce qui est raconté,
ce qui est cru,
et ce que nous interprétons aujourd'hui.
Dire « je ne sais pas » ne diminue pas notre héritage.
Au contraire.
Cela nous évite de lui faire dire ce qu'il n'a jamais dit.
Une tradition vivante n'est d'ailleurs pas obligée d'être figée pour être légitime.
Elle peut évoluer.
Se transformer.
Se réinventer.
Mais si nous voulons comprendre ce qu'elle devient aujourd'hui, encore faut-il essayer de savoir d'où elle vient.
Retrouver notre histoire avant de la juger
Je ne cherche donc pas un tjenbwa « pur ».
Je ne cherche pas non plus à démontrer que tout ce qui lui est associé était bénéfique.
Je cherche à comprendre le tjenbwa martiniquais.
Ses racines.
Ses transformations.
Ses contradictions.
Ses silences.
Ses peurs.
Ce qui a été transmis.
Ce qui a été perdu.
Et ce qu'il est devenu aujourd'hui.
Pour cela, il faut chercher dans les archives et les travaux des chercheurs, mais également dans la littérature martiniquaise, les mots créoles, les témoignages, les souvenirs familiaux, la parole des anciens et les pratiques encore vivantes.
Et il faut accepter que certaines réponses restent peut-être inconnues.
Notre héritage n'a pas besoin d'être parfait pour avoir de la valeur.
Il n'a pas besoin non plus d'être entièrement reconstitué pour mériter d'être étudié.
Et nous n'avons pas besoin de tout accepter pour chercher à le comprendre.
C'est aussi cette place que je veux donner au tjenbwa à Lakay Ozoua.
Ne pas simplement transmettre des pratiques ou répéter ce qui nous a été raconté.
Mais chercher à comprendre d'où elles viennent, ce qu'elles signifient, ce qui s'est transformé et ce que nous savons réellement de leur histoire.
Parce que transmettre sans comprendre peut aussi conduire à reproduire des gestes dont nous avons oublié le sens.
Et parce que retrouver notre héritage ne signifie pas que nous devons tout reprendre.
Nous pouvons connaître.
Comprendre.
Questionner.
Puis choisir ce que nous souhaitons conserver, transmettre, transformer ou laisser derrière nous.
Peut-être pouvons-nous simplement commencer par rendre à cet héritage quelque chose qui lui a longtemps manqué :
le droit d'être étudié avec toute sa complexité.
Avant la peur.
Avant les jugements.
Avant les mots que d'autres ont posés dessus.
Retrouver notre histoire avant de la juger.
— OZOUA


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